Jour 30 - 30 Octobre - Quand l'apprentissage devient trop lourd à porter.
Dix jours s'étaient écoulés au Sanctuaire, et Maya commençait à comprendre ce qu'Erasmus voulait dire.
Réapprendre la magie sans objets rituels était infiniment plus difficile que ce qu'elle avait imaginé. Chaque jour, elle devait déconstruire ses réflexes, ses automatismes, ses peurs.
Elias, étrangement, s'en sortait mieux qu'elle. Son jeune âge était un avantage : il avait moins d'idées préconçues à défaire.
Ce matin-là, dans la salle d'entraînement, Maya tentait pour la centième fois de créer de la lumière sans utiliser de bougie ou de cristal. Juste avec son intention.
"Concentre-toi sur ce que tu veux vraiment", lui conseillait Erasmus. "Pas sur le résultat que tu attends."
"Je veux faire de la lumière !"
"Non. Tu veux PROUVER que tu peux faire de la lumière. Ce n'est pas la même chose."
Maya serra les poings, frustrée. À côté d'elle, Elias faisait danser des étincelles dorées entre ses doigts comme si c'était un jeu.
"Pourquoi ça marche pour lui et pas pour moi ?"
"Parce qu'il joue. Tu travailles."
"Mais c'est important ! Si je n'apprends pas..."
"Si tu n'apprends pas quoi ? Tu retourneras chez toi et tu seras heureuse avec ta famille. Quelle tragédie."
Maya explosa :
"Vous ne comprenez pas ! J'ai une responsabilité ! Je suis la nouvelle Gardienne ! Les gens comptent sur moi ! Si je ne suis pas assez forte, assez compétente..."
"Ah."
Erasmus s'assit calmement.
"Voilà le vrai problème. Tu ne veux pas apprendre la magie, Maya. Tu veux porter le poids du monde sur tes épaules."
"C'est faux !"
"Vraiment ? Alors montre-moi. Fais de la lumière. Pas pour prouver ta valeur, pas pour rassurer ta famille, pas pour honorer ta lignée. Juste parce que tu aimes la lumière."
Maya essaya. Elle se concentra. Elle se vida l'esprit. Elle tenta de ressentir de l'amour pour la lumière.
Rien.
Même pas une étincelle.
"Je... je n'y arrive pas."
"Je sais."
Erasmus se pencha vers elle.
"Tu sais pourquoi Morgane est devenue ce qu'elle était ?"
Maya secoua la tête.
"Parce qu'elle a voulu sauver tout le monde. Elle a accepté un fardeau trop lourd pour ses épaules, et ce fardeau l'a corrompue."
Il regarda Elias, qui continuait à jouer avec ses lumières.
"Ton frère n'a pas ce problème. Il fait de la magie parce que c'est amusant. Parce que c'est beau. Parce que ça le rend heureux."
"Mais quelqu'un doit être responsable !"
"Oui. Mais pas toute seule. Et pas de tout."
Cette nuit-là, Maya ne parvint pas à dormir. Elle tournait et retournait les paroles d'Erasmus dans sa tête.
Était-il possible qu'elle soit en train de reproduire les erreurs de Morgane ?
Vers trois heures du matin, elle entendit des pleurs dans la chambre d'Elias. Elle se leva et alla le voir.
Il était assis dans son lit, les yeux rouges.
"Qu'est-ce qui se passe ?"
"J'ai fait un rêve. Un mauvais rêve."
"Raconte-moi."
"On était de retour à la maison. Mais toi, tu étais différente. Froide. Tu regardais tout le monde de haut, comme si on était des bébés."
Maya sentit son sang se glacer.
"Et puis ?"
"Et puis tu es partie. Tu as dit que tu avais des choses plus importantes à faire que de s'occuper d'une famille normale."
"Elias..."
"Maya, promets-moi qu'on rentrera bientôt à la maison. Promets-moi qu'on restera nous-mêmes."
Maya le prit dans ses bras, mais elle ne put pas lui promettre ce qu'il demandait.
Parce qu'au fond d'elle, une petite voix chuchotait qu'Erasmus avait peut-être raison. Qu'elle était peut-être en train de devenir quelqu'un qu'elle ne voulait pas être.
Le lendemain matin, elle prit une décision terrible.
Pendant qu'Elias et Moira étaient en cours avec Erasmus, elle s'éclipsa du Sanctuaire.
Elle retrouva le chemin de brume et l'emprunta dans l'autre sens.
Elle allait rentrer chez elle. Seule.
Elle abandonnerait la magie, abandonnerait ses responsabilités, abandonnerait tout.
Même si cela signifiait abandonner Elias.
"Au moins", se dit-elle en marchant sur le chemin brumeux, "il sera en sécurité avec Erasmus. Il apprendra à contrôler ses pouvoirs sans devenir comme Morgane. Sans devenir comme moi."
Mais ce qu'elle ne savait pas, c'est qu'en prenant cette décision désespérée, elle venait de déclencher exactement le processus qu'elle voulait éviter.
Car dans la magie comme dans la vie, c'est souvent quand on abandonne par peur de mal faire qu'on fait le plus de mal.