Jour 3 – 3 octobre (soir) — Tout le monde est là . Mais personne ne parle de ce qui compte.
Maya était restée longtemps assise sur son lit, la clé dans sa main.
C’était une lourde clé de fer noir, ancienne, sculptée comme un bijou oublié. Quand sa grand-mère la lui avait tendue dans l’entrée, plus tôt dans la journée, elle n’avait rien dit. Juste un regard. Et cette phrase :
« Il est temps. »
Depuis, Maya ne l’avait pas quittée.
Le métal froid lui avait engourdi la paume. Pas comme une brûlure. Plutôt comme si la clé aspirait quelque chose d’elle, en silence.
— À taaaaaable ! hurla sa mère depuis la cuisine.
Maya sursauta, ferma la main sur l’objet. Elle le glissa dans son tiroir, sous une pile de carnets. En s’en éloignant, elle sentit un vide, un décollement, comme si elle laissait une part d’elle-même derrière.
Elle descendit.
Dans la salle à manger, l’odeur du rôti de porc, des pommes de terre grillées et du crumble aux pommes tiède se mêlait à celle, plus discrète, d’un bouquet de fleur sur la table. Le pain encore chaud attendait dans un torchon brodé.
Sa grand-mère, Moira, était déjà installée. Drapée dans un gilet noir élimé, ses cheveux blancs relevés avec une tige en bois sombre. Son visage anguleux, parcheminé, portait les mêmes pommettes hautes que sa mère. Elle observait en silence. Sa peau était très pâle, presque translucide, comme celle de quelqu’un qui avait passé sa vie à l’ombre. Elle portait une longue jupe noire et un chemisier aux boutons anciens.
Son père, Julien, assis à la droite de Moira, découpait le rôti. Épaules larges, bras solides, barbe de trois jours, cheveux châtains courts et bouclés. Il portait une chemise en jean et un pantalon de travail encore taché de sciure. Il avait le même froncement de sourcils que Maya quand elle se concentrait. Sa peau était légèrement hâlée, tannée par les heures passées dans son atelier au fond du jardin.
Son petit frère, Elias, huit ans, était assis en bout de table. Il tenait sa fourchette comme une épée imaginaire. Il avait les joues rondes, les cheveux bruns en bataille et les yeux d’un marron clair presque doré. Sa peau claire prenait des reflets rosés quand il s’énervait ou riait trop. Il portait un sweat bleu à capuche et un jean un peu trop court aux chevilles. Il attendait, un peu impatient, qu’on commence.
Sa mère, Claire, déposa un plat de salade sur la table. Cheveux auburn attachés à la va-vite en chignon flou, regard vert identique à celui de Maya, les pommettes hautes de Moira. Elle portait un pull gris et un pantalon noir. Sa posture droite et tendue trahissait un agacement qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler.
— Tu as mis le temps, dit sa mère.
Son père, sans lever les yeux :
— Tu faisais quoi, là -haut ?
— Un truc pour l’école, improvisa Maya. Un devoir sur… les mythes nordiques.
Sa grand-mère leva les yeux.
— Oh, les mythes. C’est toujours intéressant. Tu sais qu’ils sont souvent très proches de la vérité ?
Sa mère leva les yeux au ciel. Son père se servit en salade.
— Tu es bien silencieuse ce soir, dit doucement sa grand-mère.
— Je suis juste fatiguée, répondit Maya.
— La fatigue ne vient pas toujours du corps, murmura Moira. Parfois, c’est l’âme qui se débat.
Sa mère posa violemment sa cuillère.
— Maman. Tu ne recommences pas.
— Je dis juste qu’elle est sensible. C’est normal. Ça commence toujours comme ça.
— Non, ça commence quand tu ouvres la bouche. C’est là que les problèmes commencent.
Son père leva les yeux vers Claire, fatigué.
— On va vraiment faire ça, là ?
— On doit faire ça, répondit Moira. Parce qu’elle ne sait rien. Et qu’elle doit savoir.
— Elle n’a pas besoin de tes histoires, dit Claire. Elle est une enfant normale.
— Non. Elle est une enfant en danger. Parce que tu as choisi de l’ignorer. Comme si ça allait disparaître.
Claire se leva, les poings serrés.
— Tu m’as raconté les mêmes absurdités quand j’avais son âge. Tu voulais que je sois "gardienne", moi aussi. Que je récite tes formules, que je croie à tes rituels, à tes cauchemars. Mais je n’ai jamais rien ressenti. Rien. Tu veux qu’elle finisse comme moi ? À douter de sa propre réalité ?
— Je veux qu’elle survive. Et que toi, tu assumes ta part de responsabilité. Elle aurait dû être formée. Préparée. Mais tu as refusé. Et maintenant, les choses se réveillent. Et elle… n’est pas prête.
Un silence lourd tomba.
Julien coupa une pomme de terre.
— Bon… mangeons, non ?
Claire se rassit. Le dîner reprit, les couverts heurtant doucement les assiettes. Les conversations restèrent plates, forcées.
Quand les assiettes furent vides, Claire déclara :
— Allez, vous montez. Brossage de dents. Et dodo.
— Mais j’ai même pas eu de crumble… protesta Elias.
— Demain, dit-elle. Il est tard.
Julien se leva pour débarrasser, ébouriffant les cheveux de son fils.
— File, mon bonhomme.
Maya grimpa les escaliers en silence, Elias sur ses talons. Au dernier palier, elle se retourna.
En bas, sa grand-mère levait les yeux vers elle. Toujours silencieuse.
Maya referma la porte de sa chambre.
Le calme était revenu. Mais ce n’était pas le calme de l’oubli. C’était celui qui précède quelque chose.