Jour 4 – 4 octobre (nuit) — Ce qui s’écoule n’est pas que du sable.
Une voix, glacée, chuchota dans l’obscurité :
— Maya…
Elle ouvrit les yeux. Mais pas vraiment.
Quelque chose était différent. La chambre semblait s’être dissoute autour d’elle, avalée par une obscurité vibrante. Elle flottait. Son corps ne touchait rien, mais elle n’était pas en train de tomber. Elle dérivait. Suspendue dans un vide dense, presque liquide.
Devant elle, une lumière terne dévoila un objet.
Une clepsydre.
Énorme. Suspendue dans l’air, comme sculptée dans du verre noirci.
Son verre n'était pas transparent : il pulsait doucement, au rythme d’un battement. Comme un cœur endormi.
À l’intérieur, le sable — noir, huileux — s’écoulait lentement, chaque grain tombant avec un tic sourd, suivi d’un souffle… comme une expiration humaine.
Puis un autre.
Et un autre.
"Elle n’est pas prête…"
La voix flotta tout près de son oreille, froide, sifflante.
"Tu n’aurais pas dû…"
Maya chercha à bouger. Ses jambes étaient raides. Ses bras, comme engourdis.
"Il est trop tard…"
Les gouttes de sable tombèrent plus vite. Les souffles devinrent des murmures.
Les murmures, des voix.
Et les voix… des cris.
"Il est trop tard !"
"Elle approche !"
"Maya, tu as ouvert la voie !"
Le sablier vibrait, de plus en plus fort.
Le sable noir se mit à déborder.
Il sortait du verre. Tombait en pluie épaisse, gluante, comme s’il coulait hors du temps.
Elle baissa les yeux : ses pieds étaient recouverts.
Le sable remontait, s’infiltrant jusqu’à ses genoux. Il était froid, mais il vivait, serpentait contre sa peau comme s’il cherchait à entrer.
Elle voulut fuir. Courir.
Mais le vide la retint. Chaque mouvement semblait ralentir, comme dans une eau trop lourde.
Et lĂ , dans le verre du sablier, un reflet apparut.
Un visage.
Elias.
Ses yeux étaient blancs. Sa peau, cendrée. Il ne parlait pas, mais ses lèvres bougeaient.
"Elle approche."
Maya hurla.
Mais aucun son ne sortit.
Elle sentit le sable toucher sa gorge. Il s’insinuait partout. Il voulait quelque chose.
Un battement.
Puis un autre.
Ce n’était plus la clepsydre.
C’était la maison.
Elle battait, elle aussi.
Et juste avant que tout ne disparaisse, elle vit, tout en haut, au sommet du sablier…
Une silhouette. Immense. Floue.
Et deux yeux. Blancs. Fixés sur elle.
Elle se redressa d’un coup dans son lit.
Son souffle court. Son dos trempé de sueur.
Le silence, total.
Mais elle savait.
Ce n’était pas qu’un rêve.
Elle tourna la tête. La clepsydre sur l’étagère vibrait doucement. Son sable… noirci. Très légèrement. Mais c’était réel.
Et sur l’oreiller : une plume noire.
Fine. Légèrement courbée. Elle semblait absorber la lumière autour d’elle.
Elle baissa les yeux.
Dans sa main, elle serrait la clé. Fort.
"Elle approche."
Cette fois, Maya n’essaya pas de se rendormir.
Elle resta assise longtemps, fixant la clepsydre, guettant les ombres sur les murs.
Quelque chose s’était réveillé.
Et elle avait l’impression que, désormais, chaque nuit…
Elle allait devoir se battre pour ne pas sombrer.