Jour 4 – 4 octobre (soir) — Il y a des portes qu’on referme trop tard.
La journée s’était écoulée comme un long rêve flou.
Le genre où on n’arrive pas à savoir si on a vraiment vécu quelque chose… ou si c’était juste un cauchemar qui colle à la peau.
Maya était allée au collège. Elle avait souri à ses copines, répondu aux profs, mangé à la cantine, rentré ses affaires dans son sac. Mais tout ça lui paraissait très, très loin.
Tout ce à quoi elle pensait, c’était cette porte.
La trappe. Les griffures sur le mur.
Et surtout, la phrase de sa grand-mère : “Tu n’es pas prête à entrer.”
Le matin même, alors qu’elle enfilait ses chaussures dans l’entrée, Elias avait couru vers elle, agitant une feuille.
— Regarde ce que j’ai fait !
— Je suis pressée, Elias. Tu me le montreras ce soir, OK ?
Elle ne s’était même pas arrêtée. Mais ce soir-là , en rentrant, elle regretta.
Dans le salon, Elias était assis en tailleur sur le tapis, crayon à la main, entouré de feuilles éparpillées.
Son père, déjà installé dans le fauteuil, bricolait silencieusement une lampe cassée avec un tournevis, un vieux manuel posé sur l'accoudoir.
Maya s’approcha. Elias leva la tête, tout content.
— Tu veux voir mes dessins maintenant ? T’avais dit ce soir !
Il lui tendit deux feuilles. Maya s’assit près de lui, curieuse malgré elle.
Sur la première : un cercle étrange, dessiné au feutre noir. À l’intérieur, une forme en sablier — ou une clepsydre — entourée de petits symboles. Certains ressemblaient à des lettres, d’autres à des chiffres, mais aucun ne formait un vrai mot.
— Tu l’as inventé ?
— Je crois que je l’ai vu dans ma tête ce matin. Avant de me réveiller.
Maya frissonna.
La deuxième feuille représentait une porte de pierre, massive, enchaînée. Derrière, une silhouette floue, grise, avec deux yeux blancs qui semblaient flotter sans visage.
— C’est quoi ?
— Je sais pas trop. C’est venu tout seul. J’ai pas réfléchi. La maîtresse a dit que c’était “étrange mais expressif”.
— Et t’as pas vu ça quelque part ? Dans un film ? Un jeu ?
Elias secoua la tête, très sérieusement.
Maya voulait continuer à poser des questions, mais sa mère entra dans la pièce, essuyant ses mains sur un torchon.
— Elias, lave-toi les mains. Et toi, Maya, qu’est-ce qu’elle te voulait, ta grand-mère, ce matin ? Elle est venue te parler pendant que je préparais le café. Et tu sais ou elle est passé. Je l’ai pas revue depuis.
— je ne sasis pas ou elle est, elle m’a rien dit elle m’a juste montré un coin du couloir. Une trappe. Fermée, dans le mur. Elle dit qu’il y a une pièce cachée… une pièce qu’on a murée.
Sa mère s’arrêta net. Le torchon lui glissa des mains et tomba au sol.
— Tu plaisantes ?
— Non. Il y avait des marques sur le mur. Comme des griffures. Et la clé… Elle…
— Maya. S’il y avait une pièce secrète dans cette maison, je le saurais. Je vis ici depuis toujours. C’est pas un vieux château plein de fantômes ! Et ta grand-mère ferait mieux de garder ses histoires pour elle.
— Mais c’est pas une histoire ! Je l’ai vue, la trappe !
— Je te préviens, Maya. Je ne laisserai pas ta grand-mère te remplir la tête avec ses délires. Elle a toujours eu ce don pour manipuler les silences et faire croire que tout est mystique. Mais on vit dans le monde réel. Point.
Et sur ces mots, sa mère quitta la pièce, d’un pas sec et rapide.
Son père reposa calmement son tournevis sur l’accoudoir.
— Tu sais comment est ta grand-mère. Elle croit à ce qu’elle dit, vraiment.
— Et maman, elle croit que c’est que des bêtises.
— Oui. Et moi, je pense que… tu dois faire ton propre chemin là -dedans. Mais fais-le avec prudence.
Maya hocha la tête, sans répondre.
Elle avait mal au ventre. Pas à cause de la discussion. Pas uniquement. Mais à cause de ce qu’elle sentait. Quelque chose là -dessous, qui attendait qu’on l’écoute. Ou qu’on l’oublie.
Et sa grand-mère… plus un mot, plus une trace. Comme si elle attendait qu’elle comprenne seule.
Plus tard, dans sa chambre, elle resta longtemps assise au bord du lit.
Elle prit la clé. Elle la serra dans sa main.
Elle ne savait même pas pourquoi. Peut-être pour se rassurer. Peut-être parce que c’était réel, au moins. Un objet qui prouvait que tout ça n’était pas dans sa tête.
Elle la glissa sous l’oreiller… puis la reprit aussitôt.
Elle ne voulait pas dormir. Pas tant qu’elle la sentait vibrer.
Mais ses paupières finirent par céder.
Quand elle se réveilla, la chambre était silencieuse. Trop.
Et la clepsydre… retournée. Elle coulait lentement, goutte après goutte.
Une ombre, fine et droite, glissa sur le mur.
Et une voix, glacée, chuchota dans l’obscurité :
— Maya…